Les réseaux sociaux, l’agora de notre époque, sont un espace public qui ne cesse de nous dévoiler encore plus les formes générales des sujets susceptibles d’alimenter les discussions. Une publication qui veut lancer les « débats » doit surtout, si elle cherche à atteindre des cibles, viser les cœurs et susciter des émotions fortes, positives et négatives, qui enclenchent le processus du buzz. Durant la semaine écoulée, le nom d’une personnalité connue revient sans cesse sur les fils d’actualité, ainsi que les « vertus » du produit qu’elle a mis en avant et les implications implicites de ses déclarations.
L’affirmation que, grâce à une crème, la peau sera plus blanche et plus belle a été lue comme une dévalorisation des teints moins « clairs », voire une exclusion de ces derniers du paradigme de la beauté. On risque alors de voir surgir un critère de discrimination comme lorsque les académies d’art européennes ont imposé le corps parfait hérité du canon grec et ont qualifié d’imparfaits ceux qui s’en écartaient. Ou quand les puissances coloniales ont martelé dans les esprits colonisés la supériorité de la peau blanche, qui est plus désirable. Un procédé analysé par Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs (1952). Et les complexes sont attisés quand un seul critère, qui minimise donc les autres formes de beauté, manque.
Dans son roman L’Œil le plus bleu (1970), Toni Morrison nous livre l’histoire de Pecola, une jeune fille noire qui envie les yeux bleus de ceux qui ont la peau blanche. Elle est convaincue que si elle possédait les yeux les plus bleus du monde, elle serait vue comme belle et l’amour des autres serait naturellement acquis. Ses prières sont donc, quasi exclusivement, tournées vers ce désir. Quand une norme intériorisée s’érige comme marque de beauté, un mécanisme de marginalisation peut s’enclencher, incitant les victimes à rejeter leur propre apparence.
La beauté, chantée et louée dans d’innombrables cultures, a pourtant connu plusieurs versions, dont celle que célébrait Léopold Sédar Senghor dans un poème issu de son recueil Chants d’ombre (1945) et qui commence par ces vers : « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté / J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux / Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi, / Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné / Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle. » Aucune couleur ne détient le monopole de la beauté.
Fenitra Ratefiarivony