ERICK RABEMANANORO - «Mon constat reflète la parabole du verre à moitié vide et à moitié plein»

Erick Rabemananoro est chercheur en science politique titulaire d’un Doctorat en science politique (IEP Madagascar) et d’un Doctorat en linguistique option communication numérique (Université d’Antsiranana). Depuis quelques années, ses recherches se penchent sur l’impact des réseaux sociaux numériques (RSN) sur la vie politique malgache.  


Pour Madagascar, les RSN sont-ils une menace ou une opportunité ? 

Mon constat reflète la parabole du verre à moitié vide et à moitié plein. Sur de nombreux aspects, les réseaux sociaux font avancer la société. Mais sur de nombreux autres, il y a des points qui autorisent la perplexité, voire l’inquiétude. On assiste à de plus en plus de dérapages et de manipulations, et les avancées de l’intelligence artificielle aggravent cela. 

Direz-vous que les RSN sont un outil indispensable en politique ? 

 C’est un phénomène devenu incontournable, et il faut faire avec. Les réseaux sociaux permettent de casser les barrières du temps et de l’espace pour établir une relation à distance avec des citoyens et des électeurs. Il est donc normal que les États et les politiciens s’en saisissent pour communiquer et mobiliser. Mais comme dans tout phénomène, il y a des effets pervers, et jusqu’à présent il n’est pas évident qu’on sache les gérer correctement à Madagascar. 

 Sont-ils une chance pour la démocratie ?  

 Certainement, car ils contribuent à la liberté d’expression, aident à la diffusion des informations, forment les opinions, permettent quand nécessaire de contourner la propagande officielle, et enfin, favorisent le dialogue entre gouvernants et gouvernés mais également entre les citoyens eux-mêmes. Toutefois, on constate également que les RSN sont souvent une zone de non-droit, où les diffamations, fake news, insultes et atteintes à la vie privée se multiplient en toute impunité. La liberté d’expression ne doit jamais être conçue comme absolue, car la démocratie ne peut être dissociée de l’État de Droit. Si on n’agit pas contre ces dérapages, on va finir par le payer très cher plus tard, pas seulement dans la vie politique mais également sur les évolutions sociétales. Comment concilier les valeurs traditionnelles avec les libertés permises par les RSN ? La question doit être posée.  

 Malgré tout, les RSN font-ils avancer la démocratie malgache ?  

 À Madagascar, il y a environ trois millions de personnes sur Facebook, qui est le réseau ayant le plus grand nombre d’adhérents dans le pays. Toutefois, ce nombre est minime par rapport à la totalité de la population. Il y a des facteurs discriminatoires qui font qu’en réalité les RSN sont un outil qui ne concerne qu’une minorité de privilégiés ayant accès à internet, aussi bien du point de vue de la couverture géographique que de la capacité technique et financière. À partir du moment où cela ne bénéficie qu’à une minorité, cela ne peut pas être entièrement démocratique. De plus, le niveau d’éducation et une certaine propension à l’indiscipline expliquent l’utilisation très discutable que de nombreux citoyens en font, encouragés par le confortable anonymat derrière leur clavier. 

 Récemment, les utilisateurs ont pu voir en direct l’horreur d’une vindicte populaire. Comment légiférer ? 

 Je pense que comme dans de nombreux domaines à Madagascar, le problème n’est pas la Loi mais son application. La législation prévoit déjà des sanctions correspondant à des délits, mais elles sont rarement mises en œuvre. Le problème est que les réseaux sociaux et la vulgarisation des smartphones donnent à tout le monde la possibilité de se transformer en journaliste et reporter, de prendre des photos et des vidéos, puis de les diffuser. Or, ces gens ont les outils du journalisme, mais n’en ont pas la formation. C’est l’effet pervers de ces concepts de médias sociaux ou de journalisme citoyen. 

 Rondro Ramamonjisoa 

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