Pleure, ô pays bien aimé

«Tristesse, peur, haine, comme elles montent au coeur et à l’esprit chaque fois qu’on ouvre les pages de ces courriers du destin» : à l’archéologie du temps présent, qu’exhumeront les générations futures ? Il est tout de même terrible que cette succession et la multiplication de «faits divers» crapuleux et criminels, feuilleton sinistre de décompte macabre, actualité infamante de Madagascar 2026, me renvoient à la lecture d’un chef d’oeuvre écrit il y a déjà si longtemps, en 1948, dans un pays aussi lointain que l’Afrique du Sud, au tout début de l’apartheid. Notes de lecture du roman «Pleure, ô pays bien aimé» d’Alan Paton. 

N’en doutez pas, c’est de la peur qui règne dans ce pays, car que peuvent faire les hommes lorsque de telles multitudes se détournent des lois ? Comment goûter le beau paysage, comment goûter ses soixante-dix ans de vie, et le soleil qui brille sur la terre, lorsqu’on a l’effroi dans le coeur ? Comment marcher tranquillement à l’ombre des jacarandas quand leur beauté est devenue une menace ? Comment reposer en paix dans son lit, quand l’ombre recèle tant de secrets ? Quels amants s’abandonneront au délice d’être étendus sous les étoiles, lorsque le danger croît en raison même de leur isolement ?

Nous ne savons pas, nous ne savons pas. Nous continuerons à vivre au jour le jour et ferons ajouter des verrous à nos portes et nous achèterons un beau chien féroce quand la belle chienne féroce du voisin aura des petits, et nous serrerons plus fort contre nous notre sac à main. Et la beauté des arbres dans la nuit et les délices des amants sous les étoiles, ne seront plus pour nous. Nous éviterons de rentrer par les rues nocturnes, nous renoncerons aux promenades du soir dans le veld à la lumière des étoiles. Nous serons prudents et raierons ces choses de notre existence, nous nous environnerons d’assurances et de précautions. Et nos vies en seront diminuées ; et nous vivrons dans la crainte. Et la conscience sera mise en veilleuse ; la lumière de la vie ne sera pas éteinte mais, pour un temps, sous le boisseau afin d’être préservée pour une génération qui s’en éclairera de nouveau, un jour à venir ; mais comment ce jour viendra, et quand il viendra, mieux vaut n’y point penser. 

Oui, c’est l’aurore. Le titihoya s’éveille et commence à jeter son cri mélancolique. Le soleil touche de lumière les montagnes. La grande vallée est encore plongée dans l’obscurité, mais la lumière y pénétrera aussi. Car c’est l’aurore qui s’est levée comme elle se lève depuis un millier de siècles sans jamais y manquer. Mais quand se lèvera l’aurore de notre libération, celle qui nous délivrera de la peur de l’esclavage et de l’esclavage de la peur, cela est un secret. 

Nasolo-Valiavo Andriamihaja 

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