Le vertige du vite

« Rien ne sert de courir; il faut partir à point ». On a presque tous eu l’occasion d’entendre cette morale de la fable Le Lièvre et la Tortue. L’histoire, on la connaît. Au cours d’une course, le lièvre, sous-estimant la tortue qu’il trouvait trop lente, s’arrêta pour dormir et son adversaire, qui continua sur sa lente lancée, atteignit la ligne d’arrivée et finit ainsi victorieuse. Pendant longtemps, cette histoire véhicula une leçon, qu’on croyait intemporelle, sur la prépondérance de la régularité et de la persévérance sur la vitesse. Mais aujourd’hui, la rapidité s’est imposée comme une norme dans les secteurs les plus divers.

Dans une logique que Karl Marx n’aurait sans doute pas manqué d’analyser, le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, en transformant notre infrastructure matérielle, a progressivement contribué à façonner une superstructure sociale où la vitesse est devenue une condition de l’efficacité. Désormais, la lenteur est devenue une faute qui ne se pardonne plus. Les outils emblématiques de notre époque, comme les smartphones, les réseaux sociaux, les transports rapides, participent tous à cette quête d’immédiateté. Ces avancées technologiques ont ainsi instauré une dictature de la vitesse qui a fini par gagner le monde du travail, de la consommation ou des relations sociales…

Le philosophe Hartmut Rosa a relevé ce paradoxe contemporain. Plus on dispose des outils pour gagner du temps, plus le temps nous échappe dans cette société de l’accélération. Le « toujours plus vite » devient ainsi le credo de la modernité. De cette source qui abreuve la société, émergent aussi d’autres dynamiques qui façonnent notre quotidien : le stress, la pression ou le sentiment de perte de contrôle. Chez nous, alors que les grandes villes sont aussi sous l’emprise d’Internet, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, cette logique de l’accélération s’est aussi érigée en norme à laquelle il faut s’adapter.

Aujourd’hui donc, la sagesse contenue dans Le Lièvre et la Tortue s’achemine vers l’obsolescence. Notre temps semble de plus en plus éloigné de cet esprit que résume le 

« mora mora ». Il faut, en effet, savoir intégrer la vitesse dans nos aspirations à l’efficacité, à la réussite et à une existence sociale. Rappelons seulement que la vitesse constitue un moyen et non une fin. Avant d’emprunter le chemin de la rapidité, il est toujours utile de connaître sa destination. Rien ne sert de courir lorsqu’on ne sait plus pourquoi l’on court.

Fenitra Ratefiarivony

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