Il y a des choses qu’on n’apprend pas à l’école. Mon père, par exemple, ne nous a jamais aidés en mathématiques, mais il nous a enseigné quelque chose de bien plus utile : comment vivre avec un esprit. Un verre d’eau posé sur le linteau de la porte, toujours plein, toujours frais. La maison impeccable, chaque objet à sa place. Les toilettes si propres qu’on aurait pu y prendre le thé. Un parterre de fleurs en pots, nettoyé chaque dimanche, qu’il pleuve, qu’il vente ou que le monde s’écroule. Et les ordures, jetées au bac communautaire au bout de la rue, sans exception, même sous la pluie battante. Ce n’étaient pas des lubies de maniaque. C’étaient des règles de cohabitation. Le genre de bail qu’on ne signe pas chez le notaire mais qu’on respecte à la lettre si on tient à dormir tranquille.
Nous habitions au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages, dans un quartier où personne ne parlait de ce genre de choses autrement qu’à voix basse. Chez nous, tout allait bien. La maison était propre, l’eau coulait sur le linteau, les esprits ne bougeaient rien. Nous avons tenu seize ans, ce qui dans cette maison relevait moins de la persévérance que du record olympique. Car aux étages du dessus, les locataires ne faisaient que passer. Quelques semaines, parfois quelques mois, rarement davantage. Les tables se déplaçaient, les chaises changeaient de place, en plein jour, sous les yeux de ceux qui y vivaient encore. Le local de bureau attenant, avec sa dépendance, n’a jamais fait mieux. Les gens venaient nous demander conseil, le visage un peu défait, la valise déjà à moitié prête. On leur disait : nettoyez, rangez, mettez de l’eau. Ils hochaient la tête poliment. Ils partaient quand même.
Tout le voisinage savait que la maison était hantée. C’est d’ailleurs la seule chose sur laquelle tout le quartier est encore unanime aujourd’hui. Et pourtant, pour nous, cette maison a été une bénédiction. Le commerce de mon père n’a jamais aussi bien marché que dans ces murs. Comme quoi, un esprit bien traité ne vous veut pas forcément du mal. Il suffit de connaître les règles. Le problème, c’est que personne d’autre ne voulait les apprendre.
Depuis le départ de mes parents, la maison est vide. Une douzaine d’années sans locataire, le bureau aussi. Le propriétaire n’a jamais baissé le loyer, remarquez. Il n’a pas eu besoin de le faire. L’esprit s’en est chargé. Aucune agence immobilière au monde ne fait fuir la clientèle avec une telle constance. Ni travaux, ni dégât des eaux, ni voisins bruyants. Juste une chaise qui n’est plus à sa place le matin et un silence un peu trop épais pour être normal. Une douzaine d’années de loyer perdu. On pourrait dire que c’est le locataire le plus fidèle et le plus ruineux de l’histoire de l’immobilier malgache. Il ne paie rien, ne part jamais, et décourage tous les autres.
Il y a quelques jours, en vacances sur une île de la côte est, la chose nous a rattrapés. Des ombres dans la chambre à coucher, surtout près du miroir. Mon compagnon et moi avons vu la même chose, ressenti la même chose, sans en parler devant les enfants. On a retiré le miroir. Les ombres se sont calmées. Réflexe hérité de mon père, probablement : quand l’invisible s’installe, on ne crie pas, on ne fuit pas, on négocie le mobilier.
À Madagascar, tout le monde connaît une maison comme ça. Tout le monde a un oncle, une grand-mère, un voisin qui a déménagé pour des raisons que personne ne nomme au bureau mais que tout le monde comprend autour du riz du soir. On vit dans un pays où le marché immobilier obéit à des lois que les économistes n’ont pas encore modélisées. L’emplacement, la surface, le standing : tout cela compte, bien sûr. Mais le critère décisif, celui qui ne figure sur aucune annonce, c’est de savoir si la maison est calme. Et « calme », ici, ne veut pas dire sans bruit. Ça veut dire sans visiteurs qu’on n’a pas invités.
Et si vous cherchez un appartement à Antananarivo, un conseil : quand le propriétaire vous dit que la maison est calme, demandez-lui de préciser depuis quand, et surtout depuis qui.
Parfois, il m’arrive de traverser ce quartier. La maison est toujours là, fermée, vide, comme le reste du monde la voit. Mais quand je passe devant, je ralentis. Il y a ce coin, près de la barrière, où mon père fumait sa cigarette en regardant les passants. Il n’est plus de ce monde depuis des années. Pourtant, à chaque fois, que je passe devant la maison, je le sens. La silhouette appuyée contre le mur, la cigarette au bout des doigts, le regard tranquille sur les gens qui passent. Comme avant. Peut-être qu’il est revenu vérifier si la maison est toujours propre. Après tout, c’est lui qui nous a appris que les esprits ne partent pas. Ils rentrent chez eux.
Mbolatiana Raveloarimisa