La montagne bleue

Ambohimanga veut dire la colline bleue. Bleue comme ce qui est sacré, comme ce qu’on ne touche pas, comme ce qu’on regarde de loin avec la certitude que certaines choses, au moins, resteront intactes. Les rois y ont régné. Les razana y reposent. Les pèlerins y montent encore, pieds nus, pour demander aux ancêtres ce que les vivants ne savent plus donner. L’UNESCO l’a inscrite au patrimoine mondial en 2001, avec ces mots : « symbole le plus significatif de l’identité culturelle du peuple malgache ». La colline n’appartient pas qu’à ceux qui y habitent. Elle appartient à ce que nous sommes. Ou à ce que nous prétendons encore être.

C’est dans un ravin de cette colline qu’on a retrouvé, ce week-end, deux corps. Deux jeunes femmes. L’une n’avait pas encore dix-huit ans. Elles voulaient aller au cinéma, un vendredi après-midi. Un geste que n’importe quelle jeune fille de n’importe quel pays devrait pouvoir se permettre sans en mourir. Elles ne sont jamais rentrées. On les aurait retrouvées grâce au signal d’un téléphone. Un téléphone, ça se brise, ça se jette, ça disparait d’un geste. N’importe quel tueur un peu moins bête y aurait pensé. À moins qu’un tueur un peu plus malin n’ait voulu qu’on cherche, qu’on trouve, qu’on voie, et qu’on voie précisément là. Aucune de ces hypothèses ne parle de hasard. Ce qu’on leur a fait subir, d’autres l’ont déjà décrit. Je n’y ajouterai rien, sinon que personne ne devrait mourir comme ça, et encore moins à dix-sept ans.

Il y a un mois, on perquisitionnait un temple maçonnique dans la capitale. On a montré aux caméras un cercueil, un squelette, des documents qui représenteraient des rites funèbres. Le mot « sacrifice » a été prononcé. Il n’en fallait pas plus pour que les spécialistes de Facebook, hier experts en économie, avant-hier en géopolitique russe et en Mpox, se découvrent une nouvelle vocation dans l’occultisme et transforment des objets funéraires en preuves de meurtres rituels. On a eu une piste, une perquisition, des arrestations, des images qui tournent en boucle. Les enlèvements ont continué.

Et maintenant, Ambohimanga.

Personne ne sait encore ce qui s’est passé au pied de la montagne sacrée. L’enquête suit encore son cours, et il serait indécent de lui prêter des conclusions qu’elle n’a pas rendues. Reste une question que la décence, justement, oblige à poser : pourquoi là ? Ce pays compte des milliers de ravins où un corps peut disparaître pendant des mois, des années, à jamais. L’absence de sang sur les lieux a confirmé ce que la logique suggérait déjà : elles ont été tuées ailleurs, puis amenées là. Et amener deux corps dans un ravin sacré, ça ne se fait pas par accident. Quelque chose, dans le choix de ce ravin-là, au pied de cette colline-là, refuse la coïncidence.

Après la loge, le lieu des ancêtres. Après l’occulte importé, le sacré autochtone. Le schéma se dessine de lui-même, et l’histoire, la nôtre comme celle des autres, en connaît la grammaire par cœur. Chaque époque a besoin de son dehors, de son obscur, de son suspect. La maçonnerie a tenu ce rôle en juillet. Les religions traditionnelles, le culte des razana, les pratiques ancestrales que deux siècles de missions chrétiennes n’ont jamais réussi à éteindre complètement, sont-elles les prochaines à l’occuper ?

Je n’ai pas la réponse. Mais dans un pays où le silence finit toujours par donner raison à ceux qui parlent le plus fort, poser la question à temps reste le seul luxe que la prudence nous autorise. Parce qu’une fois que le mot « rituel » sera collé sur ce qui s’est passé à Ambohimanga, et certains n’attendent que cela, il sera très difficile de l’en décoller. Et ce mot-là, dans un pays où le famadihana est déjà regardé de travers par une partie de la population évangélisée, portera des conséquences bien au-delà de cette affaire.

Ces deux jeunes femmes comme tous les autres méritent une enquête, pas un symbole. Des réponses, pas un récit commode qui désignerait le prochain coupable d’avance. Et Ambohimanga mérite mieux que de devenir, dans la bouche de ceux qui cherchent des diables, la preuve que le sacré malgache est dangereux.

La colline est bleue. Elle l’a toujours été. Ce n’est pas elle qu’il faut perquisitionner.

Mbolatiana Raveloarimisa

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