Guerre immobile

Certains penseurs, comme Blaise Pascal, ont décrit la coutume comme une « seconde nature », une habitude qui a fini par faire loi. À Antananarivo, les embouteillages se sont imposés dans notre paysage quotidien en monopolisant une bonne partie de nos journées. Mais si ce phénomène est plus que familier, on a encore du mal à s’y faire. Nous les vivons presque sept jours sur sept ; ils ont beau être devenus ordinaires, nous y adapter semble encore relever du domaine de l’impossible. C’est peut-être parce que ces moments de grande frustration comptent parmi les plus grands supplices qu’il nous soit donné d’endurer. Tout au long de ces trajets douloureux, le parcours est pavé d’épreuves qui poussent à bout les limites humaines.

Jean-Paul Sartre a écrit : « L’enfer, c’est les autres ». Dans la pièce dont est issue cette fameuse phrase, subir le regard rempli de jugements d’autrui est une torture des plus insupportables. La jungle du trafic urbain est ainsi peuplée d’observateurs qui peuvent me voir comme un obstacle. Mon regard, lui aussi possédé par toute cette amertume qui salit encore plus l’atmosphère déjà polluée, leur renvoie le même verdict. Une ambiance délétère, une poudrière qui peut exploser à tout moment quand certains usagers imposent leur loi ou, plutôt, leur anarchie. L’anomie, qui est l’absence ou la perte d’autorité des normes, ne fait qu’accentuer le dérèglement.

Dans cet environnement chaotique, la route semble donner corps à l’état de nature pensé par Thomas Hobbes, celui où prévaut une insécurité généralisée, faute d’une autorité commune. C’est en effet au cœur des embouteillages que semble prendre corps la formule abrégée d’un vers de l’auteur comique latin Plaute : « Homo homini lupus est » (« L’homme est un loup pour l’homme »). Les relations entre les usagers de la route tournent bien souvent à l’affrontement, tandis que les plus agressifs sont couverts par un parapluie d’impunité. Dans ce climat rude, l’apaisement doit ainsi passer par l’instauration de lois assez puissantes pour contrer cette forme de « guerre de tous contre tous ».

Le même Thomas Hobbes a, comme plus tard John Locke et Jean-Jacques Rousseau, théorisé la nécessité du « contrat social ». Pour juguler ce règne de la violence perpétuelle et pour que s’affirme ce que Rousseau appelle la « volonté générale », il faut accepter de renoncer à certaines libertés pour que s’instaure une liberté collective, plus grande, où la sécurité de tous est beaucoup mieux assurée. Un tel pacte est à envisager si l’on veut que la route, qui est actuellement un champ de bataille, redevienne enfin un espace commun.

Fenitra Ratefiarivony 

Enregistrer un commentaire

Plus récente Plus ancienne