Une maladie illustrant la misère dans le monde rural

Des notables pendant une séance de sensibilisation.

Rivalités entre administration et services techniques » titrent les Notes du vendredi 10 juillet à propos de la lutte antipesteuse durant la période 1921-1936. C’est une étude réalisée par l’enseignante-chercheure Faranirina V. Esoavelomandroso « De la peste maladie à la peste politique- Interprétation par les Merina du phénomène d’endémie pesteuse sur les Hautes Terres Centrales après (1921-1936) » et publiée dans la Revue d’études historiques « Omaly sy Anio » N°11 (janvier-juin 1980). 

Les Malgaches ne l’ignorent pas. Exploités, ils se rendent compte que le paiement de la « Taxe de l’Assistance médicale indigène » (AMI) ne leur permet pas pour autant de bénéficier de l’assistance médicale gratuite et ne les dispense pas de contribuer matériellement à assurer leur propre bien-être. Selon l’historienne, instituée en 1902 et à payer par tous les hommes adultes, cette taxe alimente en grande partie le budget de l’AMI. En 1928, le budget s’élève à plus de dix-huit millions de francs, dont quinze millions produits par la seule taxe. « En fin de compte, l’œuvre civilisatrice des colonisateurs repose essentiellement sur les contributions de toutes sortes (main-d’œuvre, argent, matériel) exigées des indigènes eux-mêmes. »

Le pire est que l’administration évite habilement tout contact direct avec la population. Elle se sert des notables et des élites locales pour faire pression sur leurs compatriotes. L’auteure précise que des autobiographies et biographies officielles d’un certain nombre de notables « mentionnent, dans la liste de leurs actions méritoires, le rôle qu’ils ont joué en période de peste. Ce qui peut leur valoir des honneurs supplémentaires ou la médaille des épidémies ». 

De surcroît, ils sont chargés de procéder aux recensements et de collecter tous les renseignements utiles pour le ravitaillement des isolés. Pour ce faire, ils sont obligés de pénétrer, non sans risques, dans les quartiers et maisons contaminés. En outre, l’administration leur confie la direction des travaux de construction des lazarets et donc de recruter la main-d’œuvre nécessaire aux chantiers. Et en tant que notables, ils font face à « d’autres obligations que leur imposent le rang à tenir et l’exemple à donner ». Telle celle d’apporter un soutien (plus ou moins volontaire) aux malades et à leurs familles, à travers des dons de vivres, de nattes de couchage, de combustibles… 

Pour eux comme pour les simples membres du Fokonolona, « la peste signifie contrainte supplémen-taire ». De plus, du fait de la sévérité avec laquelle elle apparait et de la rigueur des mesures prophylactiques appliquées aux Malgaches, la peste est révélatrice de la misère et des inégalités sociales. D’après Faranirina V. Esoavelomandroso, elle illustre le dénuement qui règne dans certains quartiers de la capitale et dans le monde rural. Sévérité et rigueur qui provoquent surtout chez les Malgaches « une prise de conscience aigüe des inégalités sociales et une remise en cause non seulement de la politique sanitaire, mais de toute la colonisation ».

L’auteure explique qu’officiellement, la « maladie n°9 » (dénomination de la peste dans les rapports médicaux), frappe presqu’exclusivement les Malgaches des quartiers populeux de la capitale et des villages de l’Imerina. L’épidémie de 1921 soulève « le problème des bas quartiers » d’Antananarivo. Cependant, la solution préconisée par certains Français est « d’éloigner les responsables du fléau, c’est-à-dire les indigènes ». En 1899, à Tamatave, la Commission d’hygiène et des logements insalubres décide « le refoulement des Malgaches à bonne distance de cette ville ».

À la fin de l’épidémie de juillet 1921, dans la capitale, on envisage « l’extériorisation des indigènes hors des périmètres urbain, tout en leur facilitant de jour, pour leur travail quotidien, les moyens de transport à la ville ». Le but est, en fait, d’éliminer l’un des principaux facteurs de diffusion des épidémies en évitant l’entassement intra-urbain sur des emplacements trop étroits et inextensibles. En parallèle, un assainissement général de la capitale allant de pair avec la réalisation progressive d’un plan d’urbanisme rationnel, apparait comme une condition nécessaire pour déraciner la peste de la ville. 

Les différentes suggestions émises vont dans ce sens. Ainsi, en 1925, Le Dr Couvy, dans son « Organisation de la lutte contre la peste dans la commune de Tananarive », préconise d’imposer un certain type de construction pour les entrepôts et les maisons particulières (fondations et soubassements en matériaux durs), de supprimer les abris naturels des rats et, surtout, d’adopter une politique de logement. Celle-ci préconise d’allotir des terrains communaux (ou d’en faire acquérir par la ville), de les céder gratuitement aux propriétaires expulsés de leurs maisons insalubres et de les obliger « à construire, au besoin moyennant indemnité et suivant un type déterminé ». Chaque maison ne pourra abriter qu’un nombre limité de personnes. Toutefois, une dizaine d’années plus tard, le problème reste entier malgré la « politique des grands travaux », qui marque l’entre-deux guerres.

Pela Ravalitera

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