«Jean de Florette» et «Manon des sources» : deux des plus belles histoires parmi l’oeuvre de Marcel Pagnol. Le récit est à situer au début du XXème siècle, peu après la guerre de 14-18 : l’automobile en était encore à ses premières pétarades hoquetantes et le téléphone un luxe que seul un tenancier de bar pouvait se permettre ; une époque où il était, dit-on, possible de cheminer à pied depuis Aix jusqu’à Nice «sans passer au soleil».
À 20 kms du Vieux-Port, les Bastidiens «ne ressemblaient ni aux Marseillais, ni même aux Provençaux de la grande banlieue». Ils vivaient de leurs légumes, du lait de leurs chèvres, du cochon maigre que l’on tuait chaque année, de quelques poules et surtout du gibier qu’ils braconnaient. Une France rurale d’une bigoterie mâtinée de superstitions ancestrales, même si la IIIème République s’astreignait à former une génération de «socialistes laïques anticléricaux» pourfendeurs des jésuites.
Deux paysans «durs, âpres, sournois, fermés, implacables» opposés au retour à la terre d’un citadin portraituré en doux rêveur qui ne jure que par la modernité contre la routine. Ceux-là ont bouché la source sur la terre de celui-ci, acculant «Jean de Florette» à la mort et laissant la place à la vengeance de sa fille «Manon des sources».
Son amie à elle, une vieille Piémontaise, les bras levés, lança une malédiction solennelle : «Crèvent les porcs ! Crèvent les chèvres ! Tombe l’olive ! Sèchent les fèves ! Les femmes stériles ! Les hommes borgnes ! Les vieux tout tordus ! La grêle sur la vigne ! La pépie au poulailler ! Les rats dans la cave ! Le feu dans la grange ! Le tonnerre sur l’église !»
Cette terrible litanie, vaguement comprise, fit rire aux larmes les mécréants. Mais deux vieilles s’enfuirent épouvantées en faisant des signes de croix.
«Attention ! Faites-la taire ! Elle nous jette le sort !» Pamphile et le boulanger laissant jaillir l’index et le petit doigt de leurs poings fermés, les pointèrent à sept reprises vers la sorcière, en poussant le cri de conjuration ! «Hi...Hi...hiii».
La bonne de M. Le curé, experte en exorcismes, surgit un bol à la main : c’était de l’eau bénite qu’elle lança courageusement au visage de l’exaltée. Alors, la Piémontaise réveillée fit un signe de croix et cria : «C’est la jettatura ! Vous êtes tous perdus !»
Sur ce, l’unique fontaine du village, dont Manon avait pris soin de détourner l’alimentation en amont, dans une grotte souterraine des collines, «soupira longuement et se tut».
«Je vous l’avais bien dit qu’elle nous jetait le sort ! Vous avez bien ri, pas vrai ? Et puis voilà ce qui nous arrive ! Il n’y a qu’une chose à faire : c’est de remettre le bûcheron dans sa boîte, sans ça la fontaine ne coulera jamais plus ! Et si elle ne veut pas nous lever le sort de bonne amitié, on lui fait boire un litre d’eau bénite, et on lui chauffe les pieds sur une bonne braise !»
(à suivre)
Nasolo Valiavo Andriamihaja