Ceux pour qui les années 1990 et 2000 furent les décennies de l’enfance et de l’adolescence connaissent cette affinité avec les jeux vidéo. Leur histoire personnelle a été, en grande partie, formée par ces innombrables heures passées devant une console, symbole d’une évasion ludique (et parfois frustrante) au cours de laquelle le monde s’efface devant celui qu’offre l’écran de télévision ou d’ordinateur. Durant ces années bénies pour cette génération particulière, ces moments comptèrent parmi les plus précieuses sources de plaisir. Ces trésors prenaient différentes formes : les plus de trente ans connaissent les cartouches, les CD-ROM, les disques Blu-ray... qui sont menacés d’être réduits à des vestiges de musée.
On se souvient bien de l’excitation qui nous suivait sur le chemin qui menait à l’acquisition de ces objets dont l’insertion dans la console était, généralement, une importante phase de ce délice particulier qui commençait dès qu’on touchait la jaquette, ou quand on palpait la cartouche... et qui se poursuivait quand le jeu démarrait. Une expérience unique qui risque désormais de n’appartenir qu’à l’histoire avec l’annonce de Sony qui mettra fin à la vente de jeux physiques en janvier 2028. À partir de cette date, les nouveaux jeux PlayStation ne seront plus disponibles sur disque physique. Pour ceux qui ont eu ce rapport avec le monde vidéoludique depuis ces âges d’or, cette nouvelle fut un couperet, la fin d’une ère et le début d’une nouvelle dans laquelle les fidèles de toujours risquent de ne plus se reconnaître.
À partir de 2028 donc, les magasins ne seront plus un moyen d’accéder aux nouveaux jeux qui ne pourront se passer d’internet. À ce moment-là, la propriété paraîtra beaucoup moins concrète que quand on a des objets bien matériels. C’est alors comme si on n’obtenait que le droit d’y accéder et non la possession de l’œuvre. Une dépossession matérielle qui nous prive aussi de la possibilité de revendre les titres qu’on a terminés ou de ces instants fraternels durant lesquels on se les échangeait.
Le philosophe Walter Benjamin a avancé que l’œuvre d’art, à l’époque de la reproductibilité technique, perd une part de son « aura » lorsqu’elle est reproduite en plusieurs exemplaires et cesse alors d’être unique. Mais un jeu vidéo, une fois acheté, possède sa propre histoire et s’inscrit dans une biographie où il acquiert une singularité qui dépasse son origine industrielle. Sa jaquette a vieilli d’une manière particulière, son boîtier s’est rayé au fil du temps selon une histoire qui lui est propre... Ce fut donc l’époque où un jeu vidéo n’était pas un simple fichier : son support matériel était le dépositaire d’une mémoire.