| Les notables et autres chefs de fokonolona se dirigent vers les lieux de sensibilisation antipesteuse. |
Un fléau envahissant, une malédiction surnaturelle, la prophylaxie considérée comme un comportement sacrilège, la fraude à travers des inhumations et exhumations clandestines pour respecter les traditions… Cela résume la première partie de l’étude réalisée par l’enseignante-chercheure Faranirina V. Esoavelomandroso et intitulée « De la peste maladie à la peste politique- Interprétation par les Merina du phénomène d’endémie pesteuse sur les Hautes Terres Centrales (après 1921-1936) » (lire Notes du passé du lundi 29 juin et précédentes).
Dans la deuxième partie, l’auteure indique d’emblée que « dans cette ambiance de terreur et dans le contexte précis de la colonisation avec ce que le système suppose d’inégalités, d’oppression », l’idée d’une maladie « inventée » par l’administration française s’impose assez rapidement dans l’esprit des Merina. De plus, mise à part la crédulité, l’espoir de pouvoir acheter un « bon diagnostic » se justifie par l’autre idée que la maladie existe- pourtant, les Malgaches n’en sont pas toujours convaincus-, mais qu’elle ne peut être dangereuse, étant donné « la comédie des mesures prophylactiques » comme le dénonce Paul Dussac dans la « Nation Malgache » du 6 décembre 1935.
Aussi, comme l’une des raisons officielles des colonisateurs est d’assurer le bien-être des indigènes par une politique sociale efficace, « la lutte antipesteuse reflète-t-elle les incohérences, le caractère arbitraire et les limites de l’action médicale et sanitaire », indique l’auteure de l’étude. Car, vivant dans une société fondamenta-lement inégalitaire, poursuit-elle, les Malgaches ne manquent pas d’interpréter certaines mesures prophylactiques légitimes comme « des prétextes saisis par le pouvoir colonial pour mieux leur faire sentir leur entière sujétion ».
Faranirina V. Esoavelo-mandroso explique cette opinion, en premier lieu, par les dispositions prophylactiques relatives à la peste qui rendent encore plus pesant le contrôle exercé sur la population par les autorités coloniales. Accompagnées d’agents de police européens, représentant l’autorité supérieure, « mpiadidy » (notables) et gouverneurs indigènes contribuent au dépistage de la maladie et reçoivent l’ordre de parcourir leurs quartiers respectifs, questionner les habitants, « visiter les maisons et signaler aux médecins toutes celles où se trouvent des malades, ainsi que tous les décès qui leur paraissent suspects ». Pour eux, un tel contrôle porte atteinte à l’intimité familiale.
En second lieu, les déplacements sont étroitement surveillés. Des miliciens assurent la garde du cordon sanitaire qui entoure les centres importants. L’auteure cite le leader nationaliste E. Razafindrakoto, qui compare dans son autobiographie la capitale de 1921 (il a alors 15 ans) à une ville assiégée tenue par des soldats « sénégalais »- ces derniers étant la terreur des Malgaches durant l’époque coloniale-, qui sont armés et prêts à tirer sur les « évadés » de la zone contaminée.
Allant plus loin, « il voit même dans cette mesure une volonté des colonisateurs d’empêcher les contacts entre Malgaches ». Il pense que la situation des colonisés peut être assimilée à celle des Allemands vaincus pendant la Seconde guerre mondiale : « À cause du cordon sanitaire, les Malgaches ne peuvent communiquer entre eux ; à cause du mur de Berlin, les Allemands se trouvent coupés les uns des autres. »
L’historienne traduit ce « rapprochement outré » comme l’impression pénible laissée par la peste dans la mémoire des Merina. Il est vrai que des condamnations sévères et arbitraires- allant de quelques jours de prison à des années de travaux forcés, voire la répression armée immédiate- frappent ceux qui tentent de sortir clandestinement de la zone contaminée. À l’intérieur de la capitale, les quartiers touchés par l’épidémie sont isolés par un réseau de fil de fer.
« Mesure gênante puisqu’il est impossible aux autres membres de la famille de rendre visite à leurs malades ou de leur apporter une aide matérielle, alors que l’administration ne se révèle pas toujours efficace sur ce plan. » Et dans les campagnes, sous des aspects moins stricts, remarque Faranirina V. Esoavelomandroso, les dispositions sont en réalité plus contraignantes pour les habitants.« Les membres du fokonolona doivent assurer la surveillance de cordon matérialisé par un simple fil de raphia. »
Pela Ravalitera