(Suite et fin)
Sur ce, M. Belloiseau, un «estivant» qui a décidé de s’installer au village, intervint : «Mesdames, vous manquez de logique ! Si elle a des pouvoirs surnaturels, il serait bien imprudent de la torturer - et si elle n’en a aucun, comme je le crois, il vaut mieux chercher ailleurs la cause de cet accident».
Dans la suite de l’histoire, une délégation vint voir Baptistine la Piémontaise pour lui demander de «retirer le sort» après lui avoir assuré que les os de Giuseppe, son défunt époux, avaient été soigneusement récupérés, son cercueil remis à neuf, et que M. Le curé allait dire une messe pour apaiser son âme.
La Piémontaise descendit aux Bastides les «régaler de quelques simagrées rétroactives». Après une messe expiatoire, et devant la fontaine, elle fit le «contre-charme». Elle enflamma une touffe de verveine sèche, et entama une litanie de bénédictions qui détruisaient une à une des malédictions antérieures. «Cette opération magique fit un grand effet sur les femmes et les enfants, mais aucun sur la fontaine, ce qui confirma l’infaillibilité de la sorcière» qui, au préalable, avait prévenu que l’eau ne coulera pas tout de suite.
Le sermon, prêté au curé du village, constitue un vrai morceau de bravoure de Marcel Pagnol, dans ces deux tomes de «L’eau des collines» qui n’en manquaient déjà pas.
Le dimanche suivant donc, le curé du village reprocha à l’ingénieur du Génie rural «sa science misérable»: «Je me méfie des ingénieurs. Celui-là n’a parlé que de couches d’argile, de siphons qui se désamorcent, de camions qui coûtent cher. Bref, il n’a parlé que de la matière et il ne pouvait pas faire autrement, puisqu’il ne connaît que ça! Mais, moi, pour expliquer notre malheur, il m’a semblé qu’il fallait aller plus loin que les choses visibles ; car dans ce monde créé par le Tout-Puissant, tout a un sens, et tout se tient, et pas une cigale ne chante sans la permission de Dieu. Alors, ce qu’il faut essayer de comprendre, et ce qu’il faut trouver, ce n’est pas l’accident matériel qui a tari notre belle source, mais c’est la raison pour laquelle Dieu l’a permis, et peut-être l’a voulu. Si nous n’avons pas un grand criminel, c’est que nous nous contentons peut-être de plusieurs coupables. Peut-être que parmi nous il n’y a pas de vrais coupables, je veux dire des gens qui aient vraiment commis une mauvaise action. Mais est-ce qu’il y en a beaucoup qui en aient fait de bonnes? Voilà peut-être le grand point : mes très chers frères, vous n’êtes pas des frères. Je vous ai vus travailler, rire et plaisanter ; mais, je n’ai jamais vu l’un d’entre vous aller piocher, pour le plaisir, la vigne abandonnée de la veuve ou de l’orphelin...»
L’eau finit par revenir, moins grâce à la procession en l’honneur de Saint-Dominique que parce que Manon avait fini par accepter de dévoiler son stratagème pour se venger de ceux qui ont «volé l’eau de son père» et de libérer la source.
«Miracle ! Merci, Seigneur pour l’humble potager, merci pour le verger, la vigne et la prairie...Merci pour le plus frêle de nos brins d’herbe !»
Nasolo-Valiavo Andriamihaja