Les autorités ont retiré du marché tous les livres Death Notes vendus sur le marché suite au suicide de la jeune Narovana au mois de janvier. Même si le livre ne poussait pas ses lecteurs au suicide, la jeune fille a cru à la réincarnation et voulait devenir ainsi un garçon. Six mois après le drame, ses parents ont tenu à faire un témoignage à la chaîne nationale. Il faut louer leur courage en remuant le couteau dans la plaie pour éviter que cela ne se reproduise chez d’autres enfants. Pourquoi donc avoir attendu si longtemps alors qu’entre-temps d’autres dégâts auraient pu être commis et à un moment où le temps aurait pu déjà avoir fait son effet. Et, pour une fois, c’est sur la chaîne nationale qu’ont été diffusés les témoignages des parents, alors qu’elle n’est pas coutumière de cette pratique.
Si l’effet recherché était de braquer l’opinion pour qu’elle oublie certaines choses, c’est banco.
Au moins, donc, tout le monde a réalisé les dégâts que peuvent causer la lecture, la vision, l’initiation à ces cultures d’autres cieux sur les enfants et les adolescents. La solution ne se résume pas à la surveillance ni au contrôle des activités des jeunes et des influences exercées sur eux. Les phénomènes étrangers adoptés par les jeunes par psittacisme ont toujours existé, jadis comme naguère, à l’image du phénomène hippie ou du festival Woodstock, où alcool et stupéfiants coulaient à flots en guise de contestation des jeunes Américains à la guerre du Vietnam. Même si Madagascar n’avait rien à voir avec ce festival, il a fait son effet et des artistes ainsi que des jeunes l’ont reproduit.
Actuellement, on assiste à un déferlement de tous les genres de cultures et de lectures venues d’ailleurs chez les jeunes. Il faut dire qu’ils sont plutôt destinés à la jeunesse des pays qui les ont inventés. Mais, pour un pays comme Madagascar, devenu une Société à Responsabilité Illimitée (SARI), il n’existe aucune balise face à ces futilités. Il fut un moment où la K-pop faisait des ravages pendant plusieurs années, avec un rendez-vous annuel où les jeunes s’habillaient, parlaient et imitaient les célèbres artistes coréens comme BTS, Blackpink, Seventeen, Stray Kids…
Et tout ce qui devait arriver arriva. Même au niveau de l’alimentation, on consomme japonais (sushis, ramens, yakitoris), mexicain (tacos), italien (pizzas, paninis), espagnol (churros, paella, tortilla, gaspacho…).
La culture est ce qui reste quand on a tout oublié, disait l’homme politique français Édouard Herriot, propos attribué par erreur à André Malraux. Un détail qui ne change rien et qui traduit fidèlement la situation dans laquelle le pays vit. Il n’y a plus d’identité culturelle. Des tentatives de substituer les écrans par les jeux traditionnels, les mangas et les hentais par Ikotofetsy sy Imahaka, Trimobe sy Sohitika, Fara Malemy sy Ikotobekibo… mais peine perdue.
Et quand on cultive la médiocrité en confiant partout des responsabilités à des compétences douteuses, quand on envoie un message néfaste sur l’inutilité des études pour s’enrichir, quand on vénère la corruption et les trafics, on a une génération incapable de discerner le bien du mal, d’avoir un recul face aux tentations de la société de consommation, de reléguer au tiroir la crédulité. Le drame est que les enfants deviennent de plus en plus vulnérables, étant donné qu’un enfant sur deux termine le cycle primaire et que 22 % finissent le cycle secondaire, comme le confirme l’Unicef.
Les jeunes n’ont aucun repère, aucun modèle, aucune idole, pour se forger une identité, bâtir une personnalité. Il y a du chemin à faire et il faut lire Earth Notes.
Sylvain Ranjalahy