Jean-Joseph Rabearivelo a quitté ce monde par sa seule volonté, ce 22 juin de l’an 1937. Pour marquer l’événement, un groupe de passionnés de lecture, qui s’est dénommé sobrement Club de lecture, a décidé de quitter le salon habituel de leurs rencontres pour suivre les traces de JJR dans Antananarivo. Ils ont, à l’occasion, rallié d’autres passionnés à eux.
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| Les randonneurs font halte devant le jardin d’Andohalo, non loin de la place Dox. |
7 h 00. Le jardin d’Antaninarenina a été choisi comme point de ralliement. Aménagé en 1910, sous la colonisation, il a pris le nom de place de l’Indépendance en 1960. Rohy (NDLR : lien) Ariandro, la bien nommée, rassemble ses compagnons de lecture. En attendant les retardataires, elle vérifie si tout le monde déjà présent a reçu son badge, où est imprimé le « fil rouge » de la randonnée, et sa bouteille d’eau. Des dépliants sur lesquels sont imprimés des extraits des œuvres du poète, qui seront déclamés chemin faisant, sont également distribués. Devant la stèle de l’Indépendance, Niry Solosoa, le poète, marque la première pause pour bien imprégner l’auditoire de l’envergure de celui qui laissera dans la littérature malgache et francophone bien plus que des traces. On imagine sans peine, dit-il, Rabearivelo lisant des poèmes avec ses amis dans cet endroit qu’il aimait fréquenter. 8 h 00. L’heure du départ arrive. Le groupe, composé d’une quarantaine de passionnés, s’ébranle.
Le groupe prend la direction d’Isoraka. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, c’était le quartier européen, mais aussi celui de la haute bourgeoisie. Jean-Joseph Rabearivelo y verra le jour dans une maison en brique, près de l’actuelle Médiature, qui a été la clinique du docteur Villette. Ce fut l’une des plus célèbres et toutes premières maternités privées d’Antananarivo. Rohy Ariandro lit l’extrait d’un texte manuscrit de deux pages, sans date, inachevé, intitulé « Une vie », où Rabearivelo se raconte : « Je suis né un soir de mars, à 7 heures, en pleine Iarive. » Puis elle enchaîne avec ces vers du poème du même nom : « Il y aura un jour un jeune poète, / qui réalisera ton vœu impossible, / pour avoir connu tes livres, rares comme les fleurs souterraines, (…) » Le poète reviendra dans ce quartier les dernières années de sa vie, explique Niry Solosoa. Il ne sera pas rare de l’y apercevoir en train de boire de l’alcool et de fumer de l’opium.
Puis le groupe prend les escaliers en face de l’église d’Ambatonilita pour descendre parcourir les dédales du quartier d’Amboasarikely. Lors de la mort de sa fille Voahangy, en novembre 1933, la famille de Rabearivelo déménage « dans une petite maison blanche (…) près d’Antsahavola. Il s’enferme dans le silence et la drogue.» Sa santé se détériore. Les escaliers d’Amboasarikely débouchent sur un début de rue pavée, un peu en arrière de la banque Accès. C’est également à cet endroit que débute la rue qui porte son nom, laquelle se prolonge jusqu’au bout de la rue passant devant l’ancienne ambassade américaine.
Procession
Je prends 14 pilules de 0,25 de quinine pour avoir la tête bien lourde.
(…) Mais déjà je sens l’odeur de la poussière et des herbes ; déjà j’entends l’appel de ma fille ;
(…) L’effet de la quinine commence. Bientôt, dans un verre, un peu sucré, plus de dix grammes de cyanure de potassium (…)
15 h moins 9.
Ça sonne, ça sonne.
Fermer les yeux pour voir Voahangy et commencer les adieux silencieux aux chers vivants.
Parents. Amis.
Il est trois heures (quinze).
Ça sonne, ça sonne. Je viens d’éteindre. Je vais m’éteindre après avoir bu mon verre.
Toute ma pensée étreint les miens. »
Dans la file, Dwa, le dessinateur, plaisante beaucoup. L’écrivain Mose Njo marche et digère. « Rabearivelo, c’est lourd. » Les pas du poète mènent doucement le groupe vers la Haute-Ville. Place Colbert d’abord — juste après l’ancienne rue Amiral-Pierre —, il faut imaginer, en lieu et place de l’actuel hôtel Colbert, un peu en contrebas, le bâtiment de l’Imprimerie de l’Imerina, qui n’existe plus, et où Rabearivelo officiait comme correcteur. Au Cercle de Tananarive ensuite — l’actuel bâtiment de la BMOI à Antaninarenina —, où il était aide-correcteur. Puis on le suit devant la bibliothèque du gouverneur général, l’actuel bâtiment du faritany. Rabearivelo y entrait avec son lamba, précise Rohy Ariandro — malgré l’interdiction. Tout au long de la randonnée, les détails de la ville sont prétexte à écouter ses vers. Sous la pergola d’Antaninarenina, sous l’arbre, Cheriza déclamera son poème « Amontana ». Le passage devant ce qui subsiste du théâtre d’Ambatovinaky — des toilettes — rappellera que sa pièce « Imaitsoanala » y fut jouée. Le groupe marquera également une pause devant ce qui fut le studio de son ami Ramilijaona, situé du côté droit de la rue qui mène vers Ambohijatovo Avaratra. Un restaurant s’y trouve désormais en lieu et place. Hasard funeste : en remontant Imarivolanitra, pas très loin du studio, un faire-part accroché au mur annonce le décès, au début du mois, du descendant de Ramilijaona, à l’âge de 88 ans.
Rabearivelo, c’est une passion sans retenue pour son Imerina, où chaque lieu était prétexte à un poème ou à sa lecture. Sur la place Dox, à Andohalo, juste en face du jardin d’Andohalo, les randonneurs imaginent sans peine le lien intangible qui noue les deux poètes : la recherche de ce qui a été perdu. « Le message de JJR est que la poésie est une mission », affirme Rohy Ariandro. Par crainte de ne pas pouvoir la mener à bien, il a passé le flambeau à Jacques Rabemananjara.
Quatre heures de marche, une demi-journée passée à déambuler entre les ruelles d’Antananarivo, le long de ses pavés et de ses trottoirs souillés, n’ont pas suffi à cerner la personnalité complexe du poète. La journée s’est terminée par un poème déclamé en duo à Ambavahadimitafo, aux portes d’Antananarivo — « Indray mipimaso / Un clin d’œil » — et par un hommage sur sa tombe, avec le dépôt d’une gerbe de fleurs.
RONDRO HOLINIAINA RANAIVOSON -«Son arme de prédilection était la lecture»
Consultante en éducation, membre du Club de lecture. C’est par elle qu’est venue l’idée de cette randonnée littéraire : «Je suis intarissable sur le sujet. J’ai pris connaissance des poèmes de JJR très tôt, je les ai toujours associés aux vieux manuels scolaires de mon enfance, Son arme de prédilection était la lecture, il adorait collectionner les livres.
Il avait l’art et la manière d’enfiler les mots comme des perles sur un collier invisible. J’ai vu le fait d’intégrer le lycée JJR comme un signe.
Son parcours est admirable et fulgurant, je le compare un peu à Robert Johnson qui est passé du jour au lendemain au statut de pro de la musique (celui dont on dit qu’il a dû donner son âme au diable en échange d’un talent éphémère avant de mourir à 27 ans)
Il a vécu en avance sur son temps comme Marilyn Monroe Elvis Presley, Marie-Antoinette, la designer française Charlotte Perriand, l’illustrateur Philippe Daure et tant d’autres qui ont marqué leur époque.»
DR. MANFA SANOGO - «Rabearivelo fut un précurseur»
Associate Professor (professeur des universités) à Kalamazoo College au Michigan (USA) :«Pour le sportif comme pour l’amateur d’art que je suis, j’ai particulièrement apprécié la verticalité de cette excursion dans les hauteurs d’Antananarivo : le bruit des roues sur les pavés, les chants festifs des habitants, les odeurs de la ville… une expérience sensorielle intense, comme JJR a dû lui-même la vivre sous et malgré le joug colonial.
En tant qu’universitaire africain, je souhaite que davantage d’initiatives comme celle-ci continuent de faire vivre la mémoire de JJR ici et sur le continent. L’Afrique devrait pleinement se réapproprier cet immense intellectuel et lui reconnaître sa place auprès des Senghor, Césaire ou Cheikh Anta Diop. À travers son concept du _mitady ny very_, retour aux valeurs ancestrales comme source d’innovation artistique et littéraire, Rabearivelo fut un précurseur avant la lettre, un modèle, de ce qui deviendra plus tard la pensée de la Négritude.»
FY ANDRIANJATOSOA JORO, BIBLIOTHÉCAIRE - «Tsy taka-takarina»
«Jean-Joseph Rabearivelo, « poète maudit »? Lire sa mort uniquement sous cet angle risquerait de transformer un geste complexe en destin romantique — ou romantisé — d’un génie incompris.
L’hypothèse de l’écrivain et haut fonctionnaire Robert Boudry, qui connaissait personnellement Rabearivelo, me semble intéressante. Il lit la mort du poète comme un produit de la situation coloniale : le suicide serait alors une forme de condamnation d’un régime colonial qui promet l’accès à l’universel par la culture tout en refusant l’égalité réelle à ceux qu’il prétend reconnaître.
Mais j’ai aussi tendance à voir dans ce geste une autre dimension. En constatant que Rabearivelo a scénarisé — ou du moins narrativisé — ses derniers instants, je pense à une possible « sortie d’artiste». Non pas au sens où le suicide serait une stratégie froide ou calculée, mais comme l’idée que l’œuvre et la vie se rejoignent dans un dernier acte destiné à immortaliser son nom, si j’ose dire.»
Peut-être que sa mort se situe à l’intersection de ces dimensions. Mais ce ne sont là que des hypothèses ; il reste — et restera peut-être — ce « Rabearivelo tsy taka-takarina » [Rabearivelo insaisissable], comme le disait le poète Rado.
Rondro Ramamonjisoa



