Honorer les morts à tout prix

 L’hôpital de Soavinandriana en 1898.

Ne pas accomplir vis-à-vis de ses morts les rituels pour les honorer avant leur enterrement, provoque une grande douleur et entraîne un grand mécontentement. Les parents et les proches en viennent à « frauder pour respecter les traditions. » L’historienne Faranirina V. Esoavelomandroso donne l’exemple de la réaction de paysans de la région d’Ambatolampy, dans son étude intitulée « De la peste maladie à la peste politique- Interprétation du phénomène d’endémie pesteuse sur les Hautes Terres Centrales (1921-1926) », revue d’études historiques « Omaly sy anio » ou « Hier et aujourd’hui » N°11, janvier-juin 1980, lire précédentes Notes).

Cela se passe en 1933. Comme le rapporte le médecin-major Arlo, des paysans constatent dans leur village une forte épizootie chez les rats, suivie de cas de peste bubonique. Ils décident d’abandonner leurs maisons pour se réfugier dans des paillotes « jusqu’à l’arrivée de la saison fraiche qui marque la fin de la période épidémique ». D’après l’auteure de l’étude, leur attitude est  symptomatique.  Ils n’informent pas l’administration, ne réclament pas non plus une quelconque aide officielle, du reste aléatoire en raison de l’éloignement. « En définitive, ils tentent d’échapper au contrôle sanitaire, sachant que la peste sévit chez eux. » Ainsi, tout un réseau de complicités se tisse, ajoute l’historienne, « pour éviter l’application des mesures d’hygiène concernant l’inhumation de personnes mortes ou supposées décédées de la peste ». Les Malgaches ne déclarent pas toujours les maladies contagieuses malgré l’obligation inscrite dans les textes sur le Fokonolona. 

En outre, le personnel médical européen se plaint de l’attitude de la population qui, soit par des renseignements sciemment faux ou incomplets, soit par le refus de tout renseignement, ne collabore pas à la prophylaxie antipesteuse et « manifeste une résistance passive envers le fanjakana ». Dans certains cas flagrants, la responsabilité de certains médecins malgaches est directement mise en cause. Leurs chefs de service sanitaire affirment que quelques-uns délivrent des certificats de décès sans avoir vu les malades. Tandis que d’autres n’établissent pas le diagnostic de peste, alors que les symptômes, dont la présence de bubons, ne devraient laisser aucun doute. « L’administration réprime ces fautes professionnelles par leur suspension professionnelle durant un délai plus ou moins long. »

Mais c’est la fuite qui est la pratique la plus courante pour la population : d’une part, pour échapper aux complications administratives et règlements sanitaires et, d’autre part, pour ne pas se sentir responsables d’un enterrement non conforme à la tradition. « Quand on soupçonne ­­­­la peste, on fait sciemment le vide dans la maison où a vécu le défunt et le garde-malade se déclare l’unique parent pour éviter aux membres de la famille un séjour au lazaret. » De ce fait, parents et voisins qui ont eu des contacts avec le pestiféré, fuient au risque de disséminer la maladie. L’historienne indique aussi que lorsqu’elles ne fuient pas l’administration, certaines familles espèrent pouvoir « acheter cher un diagnostic favorable » pour obtenir le permis d’inhumer suivant les rites ancestraux. Elles classent alors les médecins en « fabricants de peste » parce qu’ils ne sont pas conciliants ou en « non fabricants de peste » parce qu’ils sont complaisants. 

Enfin, fait remarquer l’auteure de l’étude, si dans l’Europe moderne, les inhumations clandestines sont l’occasion de « se débarrasser » d’un pestiféré en l’enterrant ailleurs pour éviter la contamination, ou celle d’inhumer à la place d’un prétendu pestiféré une personne assassinée, « en Imerina, elles ont une toute autre signification. »  Des Malgaches prennent  le risque de procéder à l’inhumation clandestine de leurs parents décédés de peste, pour ne pas encourir le blâme des ancêtres. Le retour au « tanindrazana » des restes mortels de leurs parents, demeure leur préoccupation essentielle. L’administration, informée de ces enterrements clandestins, fait murer ces tombes familiales pour empêche leur réouverture dans un trop bref délai.

Avec la complicité du fokonolona ou du « mpiadidy » (notable), des familles de pestiférés, prévenues à temps de la cause du décès de leur parent, se hâtent de procéder elles-mêmes à l’inhumation au cimetière spécial en dehors de tout contrôle. Car, conscientes du danger réel et des problèmes que soulèverait l’enterrement dans le caveau ancestral, elles veulent néanmoins éviter l’ensevelissement anonyme à la sauvette, en manifestant la cohésion familiale devant la mort. « Une fois l’honneur ultime rendu au défunt et la conscience apaisée d’avoir accompli le devoir, c’est la fuite pour ne pas s’exposer aux représailles officielles. »

Pela Ravalitera 

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