Il y a des noms qui renvoient, dans les esprits, à des monuments vivants qui ont laissé des traces sur plusieurs décennies, tant on peine à les imaginer arriver au terme de leur parcours. Edgar Morin fait indubitablement partie de ces intellectuels dont la stature a fini par dépasser leur époque. Il est dans le cercle fermé de ceux qui ont eu une consécration intellectuelle associée à une longévité extraordinaire, ce qui rend difficile d’accepter que la marche du monde se passe désormais de ses pensées affûtées, même si l’on peut encore bénéficier des lumières que peuvent nous offrir ses réflexions sur la complexité et la monumentale entreprise de La Méthode.
Arrivé au terme d’une vie qui s’est étendue sur 104 ans, Edgar Morin a su garder cette vivacité d’esprit. Sa pensée, qui a éclairé les pages des journaux ou les émissions de radio et de télévision, a donc été épargnée par les nombreuses années qui ne l’ont pas émoussée. Cette grande lucidité a ainsi résisté à l’usure qui aime aussi s’attaquer aux esprits quand le corps fait de la résistance pour défier l’espérance de vie. Ce n’est donc pas seulement l’homme qui nous a quittés, mais aussi une voix et un regard sagaces. Son œuvre reste cependant un précieux guide pour appréhender un monde complexe devenu insaisissable.
Cette complexité du monde, qui est un ensemble fait de multiples relations, s’est mieux dévoilée à Edgar Morin qu’à beaucoup d’autres penseurs. Le monde est cet ensemble d’interactions où les phénomènes humains, sociaux, économiques et biologiques s’entrecroisent. Les boucles et l’incertitude, issues de ces enchevêtrements, sont plus réelles que la simplification que les différentes disciplines scientifiques ou sociales, qui mettent à part des éléments d’un tout pour mieux les étudier, ambitionnent d’atteindre. Isoler des parties, c’est ainsi se priver d’une grande part de cette réalité complexe et ne pas comprendre que le tout est dans la partie et que la partie est dans le tout.
Voir cette complexité, c’est aussi avoir un aperçu du mouvement permanent du monde, aux antipodes des conceptions simplistes. Les connexions ont des effets qui ont, à leur tour, des répercussions sur leurs causes. C’est comprendre que les différentes crises qui touchent des secteurs tels que l’énergie, le climat, la sécurité alimentaire, l’économie ou la politique sont en fait liées dans une relation d’interdépendance. Saisir que chacune de ces dimensions agit sur les autres et, en retour, en subit les effets, c’est se donner les moyens d’une lecture plus fine pour mieux affronter ces différents défis.
Fenitra Ratefiarivony