Le 8 juin 1949, le monde commença à connaître une œuvre littéraire dont les paroles prophétiques deviendraient de plus en plus éloquentes au fil des années. Ce jour-là, un 8 juin comme aujourd’hui, parut 1984 de George Orwell qui inscrivit à jamais son nom dans le panthéon de la littérature, et son œuvre dans la famille des classiques indémodables du genre dystopique. Et maintenant, alors que nous sommes aux portes du deuxième semestre de l’année 2026, le roman est plus que jamais un guide efficace pour comprendre les mécanismes qui gouvernent le monde depuis le XXe siècle et l’émergence des régimes totalitaires qui ont modelé une grande partie de l’histoire.
Beaucoup de ceux qui furent, en 1949, les premiers à pouvoir lire le livre reconnurent dans la figure imposante et omnipotente de Big Brother l’homme d’acier qui incarna le régime totalitaire soviétique. Sous la plume de George Orwell, la surveillance constante, le monopole de l’information façonnée en fonction des intérêts du Maître et la propagande omniprésente dans la vie quotidienne sont condensés dans une représentation frappante. Comme Staline, Big Brother jouit d’un culte de la personnalité et sa figure domine l’espace public. Plusieurs décennies se sont écoulées depuis la disparition de Staline, mais aujourd’hui le regard de Big Brother est plus imposant que jamais.
Les journées ont tendance à débuter sous ce regard auquel on se soumet dès l’aurore, quand on s’offre à lui en commençant la journée par le rituel du scrolling. Début du culte dont la liturgie peut être constituée de quelques moments d’exhibition explicite pendant lesquels l’algorithme reçoit notre intimité et voit son pouvoir d’influence décupler. L’observation permanente est ainsi consentie et même recherchée. Et le Big Brother de notre ère, celle du numérique et de l’apogée des réseaux sociaux, possède un ascendant qui est au moins aussi écrasant que celui de son homologue du livre.
Cette jonction entre 1984 et le Big Brother moderne, dont le regard consenti aboutit lui aussi à une mainmise psychologique hors de contrôle, rend également actuel le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie. Big Brother a réussi à nous faire aimer être observés. De précieux fragments de notre vie, que l’on ne réservait autrefois qu’à un journal intime scellé, sont désormais offerts aux yeux de nos « amis » et followers. Et contrairement à ces derniers, qui ne peuvent pas tout voir mais seulement les contenus apparaissant sur leur fil d’actualité, l’algorithme dispose d’un niveau de connaissance sans précédent qui lui permet ensuite de manipuler ses adeptes.
Fenitra Ratefiarivony