Des études récentes ont mis en évidence que, malgré la possession objective d’un nombre considérable d’amis et de followers sur les réseaux sociaux, le sentiment d’abandon connaît une intensification. On peut très bien exhiber notre liste d’“amis” pour refuter la théorie de l’anthropologue Robin Dunbar, selon laquelle les capacités du cerveau ne permettent pas d’entretenir plus de 150 relations stables. Cette hyperconnectivité a cependant infecté l’humanité, atteinte par une épidémie dont le principal symptôme est ce sentiment d’être seul qui affecte la jeunesse.
Le philosophe Blaise Pascal disait déjà que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Les interactions ont peut-être décuplé depuis l’apogée des réseaux sociaux, mais le virtuel, justement, consacre la distance qui isole les individus, acteurs de ces échanges dans le monde numérique. La saturation des contenus qui monopolisent notre cerveau, conditionné à scroller ou à liker, a érodé notre capacité à nouer des relations authentiques. Cet isolement a alors accentué le besoin de divertissement qui est, toujours selon Pascal, un moyen de faire face au silence pesant. L’écran et ses notifications divertissantes sont ainsi de fidèles compagnons qui amplifient cette déconnexion avec ceux qui sont dans le monde matériel, remplacés par des intelligences artificielles.
Cet isolement est ainsi encore alourdi lorsque certains pensent trouver un allègement auprès des intelligences artificielles génératives. Pourtant, plus les relations humaines sont évitées, plus elles deviennent difficiles à construire et à entretenir. Comme Narcisse, qui succombe au charme de son propre reflet, lequel n’est qu’un phénomène optique non vivant, on a maintenant souvent tendance à choisir d’ignorer ceux qui nous entourent au profit d’autres “confidents” sans chair ni sang. Nous pouvons toujours être comptés parmi ces nombreux individus isolés qui s’abritent en laissant leur esprit absorbé par l’écran. L’esprit s’évade (ou s’enferme) alors et s’éloigne de ses semblables.
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », écrivait le poète Alphonse de Lamartine. L’Isolement, titre du poème dont est tiré l’extrait, résidait donc dans le silence laissé par l’absence. Et maintenant, environ deux siècles plus tard, l’isolement s’impose encore davantage au milieu du vacarme constant des réseaux sociaux et de l’illusion d’une présence massive de nos “amis”. Et l’isolement, à distinguer selon les écrits de Hannah Arendt de la solitude qui peut être propice à l’épanouissement de la pensée, nous sépare des autres avec lesquels nous sommes pourtant connectés.
Fenitra Ratefiarivony