PROFESSEURE MONIQUE RAKOTOANOSY - « La pensée politique malgache doit être historicisée et épistémologisée »

Retour sur ce samedi 13 mai 1972, date emblématique où l’Histoire malgache s’est écrite en lettre de sang. La professeure Monique Rakotoanosy évoque avec nous ses souvenirs et livre, sans demi-mesure, son analyse historique et  ... émotionnelle de ce moment-clé.


Que reste-t-il du 13 mai 72 ?

Il nous faut aller au-delà des « fièvres » commémoratives annuelles et plutôt privilégier la « fièvre apaisée» de ces dernières années ou décennies. L’histoire reste un enjeu de pouvoir. Il y a volonté manifeste des pouvoirs successifs d’« en finir» et/ou de « neutraliser » la mémoire. Je dis d’emblée non à l’histoire immédiate et aux raccourcis criminels pour les générations à venir. Aussi, la posture pour une historicisation est impérative face aux lectures névrotiques, engluées dans l’émotionnel, les appartenances politiques, groupales, claniques… encore tenaces sur les réseaux sociaux notamment. D’où l’exigence d’une approche mémorielle impérativement responsable. Il nous faut interroger les acteurs, les jeux et enjeux d’acteurs pluriels, les enjeux de mémoire.

Vous êtes-vous retrouvée dans le mouvement Gen Z ? On a souvent fait le parallèle entre ces deux mouvements.

Il y a la tentation d’établir une analogie, effectivement… Ces deux mouvements ont porté l’espérance émancipatrice, chacun dans leur originalité, oui… La pensée insurrectionnelle commune, l’envie d’une autre manière de faire de la politique, l’espoir d’une rupture profonde pour plus de dignité humaine. Les Gen Z n’étaient pas préparés. Nous, nous l’étions.

Rappelons que la Cité universitaire d’Ankatso, où siégeait le bureau de la Fédération des associations des étudiants de Madagascar (FAEM), le restaurant universitaire, les déplacements d’étudiants associant sport, culture, art et politique dans les chefs-lieux de provinces… étaient des opportunités authentiques, des viviers de bouillonnement intellectuel, d’échanges animés et féconds de haut vol…

Oui, le 4e séminaire national de la FAEM, dont le thème — Malgachisation et démocratisation de l’enseignement — s’était tenu à Antsirabe du 31 mars au 6 avril 1968, présageait sans aucun doute les engagements militants futurs. Des étudiants étaient déjà sensibilisés politiquement aux injustices, inégalités et violences lors des tragiques événements d’avril 1971 dans l’Androy.

Les leaders militants jouissaient alors déjà d’une formation historique et politique : certains issus du Monima ou farouches sympathisants, nourris des mouvements et guerres de libération d’Indochine, du Vietnam, de l’Algérie… et d’un solide bagage de littérature de gauche. C’était la passion du partage, d’une vision globale, stratégique, sociopolitique dont les leitmotivs étaient Révolution, Libération, Émancipation, Anticolonialisme, Souveraineté, Dignité, Humanité… Mai 72 a été un mouvement « altermondialiste » avant la lettre.

Quelle préparation en amont du mouvement du 25 septembre Gen Z? Opportunité d’engagement face aux problèmes sociaux — eau, électricité — ou improvisation ? Je me refuse aux discours de récupération politique.

La lecture de ces deux mouvements exige leur encastrement dans leur territorialité, leur temporalité.

Selon vous, la Place du 13 mai est-elle fondatrice de la pensée politique malgache ou, au contraire, est-elle à l’origine de nos malheurs ?

Nous ne sommes pas aveugles aux tentatives successives de confisquer la mémoire : le coup d’arrêt tragique porté au mouvement populaire du 13 mai 72, l’occultation de la liesse populaire du 18 mai — autant d’éléments à détricoter aujourd’hui plus que jamais, pour mieux éclairer l’archéologie des pouvoirs successifs. Or on nous propose la «simplicité programmée» des commémorations, là où l’histoire devrait être le terreau, la pierre angulaire d’une citoyenneté habitée, réelle, concrète, responsable, engagée et lucide. 

L’amnésie de l’histoire, des histoires, est criminelle pour une citoyenneté en acte dans un pays « républicain ». L’incursion dans le passé s’impose dès lors, au risque d’alimenter la cécité politique dominante.

Rappelons le fameux mais « oublié » Congrès de Tamatave du 2 au 4 mai 1958, qui a réuni intellectuels et délégués de partis politiques pour une indépendance immédiate et la République, et d’où sont issus le Monima en juillet 1958, l’AKFM et ses « tendances » au sein de la grande famille le 8 novembre 1958, le MFM en décembre 1972, les « divorces » et arrestations qui ont suivi…

La pensée politique malgache doit impérativement être historicisée et épistémologisée. Le débat est complexe, les rapports de force multiples, et l’écriture des histoires — qu’elles soient familiales, communautaires ou claniques — reste profondément passionnelle, lestée d’affects et de mal-être qui pèsent encore aujourd’hui.   

La « Place du 13 mai » reste un espace identitaire, symbolique et éthique fort pour la mémoire collective.

Votre avis sur le sens de la sculpture de Joël Andrianomearisoa sur le parvis de l’Hôtel de ville, où il affirme qu’« Ici nous portons haut les rêves du monde entier » ?

Je vous répondrai par une question :  L’érection de ce message scriptural — «Eto isika dia manandratra ny nofin’izao tontolo izao» — ne constitue-t-elle pas une «horreur» esthétique, aussi ambitieuse qu’inintelligible, pour la grande majorité de la population tananarivienne, et plus largement pour l’ensemble de la population malgache ? Il ne suffit pas de se souvenir, mais d’habiter l’espace, le territoire.

 Rondro Ramamonjisoa

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