Polygraphe d’État

Quand les habitudes qui ont depuis toujours terni le sommet de l’État sont un secret de Polichinelle, les idées pour nettoyer cette écurie d’Augias sont toujours les bienvenues.

Dernièrement donc, une nouvelle équipe gouvernementale a été accouchée, selon les sources officielles, avec la contribution inédite d’un nouveau protagoniste qui aurait pesé dans la sélection des ministres : le détecteur de mensonge. L’intention était peut-être bonne, mais l’appareil peut-il correctement faire sa mission quand il est jeté dans un milieu aussi délétère ? 

Les membres du nouveau gouvernement auraient donc, avec un nombre important de recalés, passé un examen devant un juge particulier. Le polygraphe, ou détecteur de mensonge, aurait ainsi eu la confiance des têtes de l’exécutif pour constituer un corps sain avec des organes proches de la pureté. La fin est bien louable, mais le moyen peut aussi avoir les mêmes failles qu’un être humain 

« normal » qui peut succomber aux belles paroles de ceux qui sont rompus à l’art du mensonge.

Il n’y a pas besoin de connaître l’œuvre de Machiavel pour avoir une des conceptions les mieux partagées de la politique. Elle serait l’arène où ne peuvent s’épanouir que ceux qui peuvent prétendre à un doctorat du mensonge, non comme vertu mais comme une arme nécessaire quand la situation l’exige, et être à la fois lion et renard. C’est un domaine où, si l’on n’est pas renard, on est condamné à n’être qu’une brebis égarée à la merci de tous ces prédateurs qui ont su trop bien porter des masques capables d’appâter les plus lucides… et le polygraphe.

Car le principe du polygraphe, ou détecteur de mensonge, repose sur la détection du stress ou de l’anxiété, qui sont susceptibles, avant tout, de survenir chez les individus qui ont une conscience morale fonctionnelle et pour lesquels mentir ne peut que provoquer les symptômes physiologiques (transpiration, palpitations…) que l’appareil attribue au mensonge. Ceux qui, comme le personnage éponyme de la pièce de Molière Tartuffe (1669), gardent une parfaite maîtrise de leurs émotions quand ils mentent ont donc aussi la capacité de tromper le polygraphe, comme Tartuffe a très bien su berner Orgon. Et l’on sait que, dans le monde de la politique, les meilleurs sont ceux qui savent mentir sans trembler.

Et peut-être a-t-on des candidats « honnêtes » dont le stress, déclenché par le simple sentiment d’être jugés, a été à l’origine d’un verdict défavorable du détecteur de mensonge.

On n’est donc pas assuré d’être sorti d’un climat kafkaïen dans lequel un homme comme Joseph K., protagoniste du roman Le Procès (1925), est suspecté à cause de sa nervosité.

Fenitra Ratefiarivony 

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