THIERRY RAKOTONARIVO – PRÉSIDENT DE LA CENI - «Une élection crédible repose sur une liste électorale fiable»

Après sa démission en 2020, Thierry Rakotonarivo fait un retour retentissant au sein de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Élu pour la 2e fois par l’Assemblée nationale pour siéger au sein de l’organe électoral, il vient d’en devenir le président après le retrait d’Arsène Dama Andrianarisedo. Pour marquer ce retour au premier plan, il fait de l’assainissement du processus électoral sa priorité.


L’Express de Madagascar : Vous avez quitté la Ceni dans des circonstances compliquées. Était-ce une démission volontaire ou forcée ?

Thierry Rakotonarivo. C’était une démission volontaire puisque, si on se réfère à la loi sur la Ceni, il n’y a aucun moyen d’évincer un de ses membres, qui sont élus pour un mandat de six ans.

Pourquoi aviez-vous pris cette décision ?

J’ai démissionné après avoir fait part des anomalies dans le processus électoral qu’il est nécessaire de redresser avant de nouvelles élections. Surtout qu’il était question d’anomalies dans la liste électorale. Cependant, certains ont qualifié mes propos d’atteinte à la sûreté intérieure de l’État, ce qui n’était pas du tout mon intention. C’était en 2020 et les prochaines élections étaient prévues en 2023. Je pensais qu’il y avait suffisamment de temps pour améliorer la liste électorale afin de renforcer la fiabilité des élections futures. Cependant, la pression qui pesait sur moi était très forte, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur. Alors, j’ai préféré démissionner.

Vous avez parlé de doublons des numéros de Carte d’identité nationale (CIN). Mais y a-t-il eu également des doublons des noms inscrits dans la liste électorale ?

J’ai effectivement évoqué le nombre de personnes ayant le même numéro de carte d’identité nationale. À ce moment-là, environ un million deux cent mille citoyens étaient concernés. Pour moi, ce sont des anomalies graves. En tant que haut responsable de l’État et spécialiste de l’administration publique, cette situation était inacceptable. Je suis administrateur civil et j’ai déjà occupé le poste de secrétaire général du ministère de l’Intérieur. À l’époque, j’avais reçu plusieurs courriers d’institutions bancaires signalant des cas de personnes ayant des numéros de carte d’identité identiques, mais aucune réaction n’avait suivi de la part des décideurs. De plus, avant de rendre cette situation publique, nous avions déjà effectué des vérifications et des recoupements sur le terrain, notamment à Toamasina et à Ambohidratrimo.

"Par rapport aux standards internationaux, les processus électoraux qui se sont succédé jusqu’ici sont discutables sur le plan technique"

Dans ce cas, comment redresser cette anomalie ?

Pour les numéros de carte d’identité nationale, le premier concerné est le ministère de l’Intérieur. Les solutions doivent d’abord venir de ce département. Je le souligne clairement. Il est inacceptable qu’un citoyen n’ait pas une carte d’identité fiable avec un numéro unique qui lui appartient. De notre côté, à la Ceni, la première décision que j’ai prise est de nettoyer et d’améliorer la liste électorale. Après avoir soulevé ce problème, je ne pouvais pas rester sans agir alors que je dirigeais cet organe. C’est une priorité pour moi.

C’est pourquoi j’ai demandé que la liste électorale soit entièrement revue afin de détecter toutes les anomalies possibles. L’assainissement de cette liste est une demande forte de la population. Les techniciens travaillent déjà dessus. Une fois ce travail terminé, nous rendrons publics les résultats de cet audit interne. Ensuite, nous inviterons les partis politiques et la société civile à réaliser leur propre audit de la liste et à en publier les résultats. Nous demanderons également à nos partenaires internationaux de faire le même exercice.

Pourtant, la liste électorale a déjà été auditée plusieurs fois. Il y a même déjà eu un audit international, des opérations de dédoublonnage. Alors, pourquoi y a-t-il encore autant d’anomalies ?

Effectivement, il y a déjà eu un audit international. Cependant, même moi, qui ai été vice-président de la Ceni à l’époque, je n’ai pas eu accès aux résultats. Ça n’a pas été rendu public. Aussi, c’est pour connaître réellement ce qu’il en est que j’ai demandé que l’on fasse un nouvel audit de la liste électorale.

Pour en revenir au sujet des numéros de CIN similaires, ce fait a-t-il eu des impacts sur les élections ?

Je voudrais d’abord revenir sur la question de la correction des erreurs. Il faudra contacter les personnes concernées pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une simple erreur de saisie, mais qu’elles ont bien le même numéro de CIN. Ensuite, il faudra expliquer que seul l’un d’entre eux pourra conserver ce numéro et que les autres devront changer de carte d’identité. Une autre solution serait de moderniser le système d’identification nationale grâce à la digitalisation. Mais cela demande du temps, entre deux et cinq ans.

Concernant l’impact sur les élections, pour moi, le vrai débat n’est pas de savoir si ces anomalies ont changé le résultat d’une élection ou non. C’est avant tout une question de principe. Il s’agit du principe selon lequel un processus électoral fiable et accepté par tous repose sur une liste électorale fiable, c’est-à-dire une liste complète et exacte. Qu’il y ait un impact ou non sur le sens du vote, tant que la liste n’est pas fiable, une élection ne peut pas être crédible.

À vous entendre, il y aurait donc une éventualité que les élections qui se sont succédé jusqu’ici souffrent de vices de crédibilité ?

Il faut bien faire la distinction entre le processus en soi et les résultats des élections. Il y a eu des élections où les résultats ont été acceptés de tous. Il est possible qu’une élection soit démocratique, que les résultats soient légitimes puisque reconnus par tous, mais que, sur le plan technique, elle ne soit pas crédible. Par ailleurs, ces anomalies ne datent pas d’hier. Je parle ici en tant que technicien : par rapport aux standards internationaux, les processus électoraux qui se sont succédé jusqu’ici sont discutables sur le plan technique.

Environ un million deux cent mille personnes seraient concernées par des numéros de CIN similaires. S’agit-il d’erreurs humaines ou bien administratives ?

Il y a plusieurs raisons à ces anomalies. D’abord, il y a des erreurs humaines. Mais il y a aussi des décisions administratives qui ont eu des effets négatifs. Par exemple, la création de nouvelles communes et de nouveaux fokontany. Or, les numéros de carte d’identité nationale sont attribués par arrondissement administratif.

Quand certaines communes ont été divisées en deux ou en trois, ce système a été perturbé. La réorganisation administrative n’a pas suivi l’évolution du découpage territorial. Résultat : certains arrondissements ont conservé les mêmes numéros de CIN alors que leurs références territoriales avaient changé. Comme je l’ai dit il y a quelques années, cela montre que le pays est sous-administré. Les doublons de numéros de CIN en sont une preuve évidente.

Il faut aussi reconnaître l’existence de faussaires. Certaines décisions administratives ont créé des failles qui leur ont facilité la tâche. La carte d’identité nationale est un document ayant valeur fiduciaire. En principe, seule l’Imprimerie nationale devrait être autorisée à l’imprimer. Pourtant, à un moment donné, l’État a permis à une entreprise privée de le faire.

Garry Fabrice Ranaivoson

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